mercredi 20 janvier 2010

Quatre leçons sur la rhétorique génocidaire, retrancription du premier cours du professeur Edmond-Philogène de Gontrandière

Bonjour, chers étudiants.

*Quelques étudiants dans la salle répondent hâtivement au salut professoral, dans une volonté manifeste de se faire bien voir. Grossière erreur, le système automatisé de détection des mots interdits les abat sur le champ.*

Oh, merveilleux, de nouveaux volontaires pour les cours du bon docteur Tilic.
C'est beau l'enthousiasme de la jeunesse, tout de même.

Mais bref.
Si vous êtes réunis ici pour assister à ce cours magistral de 8h sans pause, c'est bien entendu pour que je dispense, du haut de mon confortable fauteuil, mon universelle sapience à votre destination, vous qui êtes engoncés dans des sièges en bois malcommodes.
Inutile de préciser que toute demande de sortie de salle pour un quelconque motif sera refusée.
Vous y êtes, vous y restez !

Étant votre professeur émérite de rhétorique génocidaire et démembrement des opposants par la voix, le cours d'aujourd'hui portera donc, et c'est fort logique, sur la construction d'un discours, de préférence fleuve, capable de sidérer n'importe quelle audience.

Ainsi vous apprendrez, vous aussi, mais dans une moindre mesure évidemment car je tiens à garder la prééminence, à faire de votre parole une arme, une lame acérée qui pourfendra vos ennemis avec la puissance et la conviction d'un bulldozer chargeant au grand galop vers son avenir radieux et reluisant à travers un bidonville.

Leçon n°1 : utilisez les métaphores.

Voir la phrase ci-dessus.

Leçon n°2 : vous avez raison.

C'est une règle fondamentale. Quoi qu'il arrive, même confronté à une argumentation implacable, même si vous savez que vous racontez n'importe quoi, ne l'admettez jamais ! Si jamais se présente une situation ou, même en utilisant le plus improbable des tours rhétoriques, vous voyez que vous n'arriverez pas à faire croire à votre auditoire que votre point de vue est le seul raisonnable - ce genre de choses n'arrive pas aux maitres du discours comme moi, mais il convient, pour un bon professeur, de visualiser dans quel pétrin peut se fourrer la fange ingrate -, contentez vous d'utiliser des méthodes plus expéditives.
Insultez votre adversaire, lancez lui des chaises au visage, faites le exécuter par votre milice avant d'expliquer qu'il était en fait en train d'essayer de vous assassiner mais que vos sens aiguisés ont permis d'éviter le drame, bref, débrouillez-vous, mais ne laissez pas voir que vous avez tort.



- ... Et c'est pourquoi ce que dit l'élève de l'ENA ne peut mathématiquement pas être vr...
- Silence, mécréant, assassin, mangeur d'enfants, détrousseur de personnes âgées, je vais te faire rendre gorge !

Méthode standard d'interruption d'un débat qui a tourné à votre désavantage. Notez l'air approbateur du public devant vos arguments percutants.

Leçon n°3 : Vous avez commis un crime ? Accusez vos opposants !

Méthode simple et efficace. Admettons qu'un fouineur quelconque se soit intéressé à vos affaires et ait malencontreusement fini au fond d'une rivière, les pieds dans du béton, les mains liées et 8 balles dans le dos. Si, par un malheureux hasard, la police ne semble pas convaincue par l'explication toute faite que vous lui présentez ("il s'est suicidé, c'est évident"), retournez la situation à votre avantage ! Inventez des griefs que vos opposants auraient pu avoir envers le défunt et accusez les de se livrer à des meurtres atroces tout en soulignant bien le fait que si c'était vous qui vous occupiez de cette ville/province/empire, les choses ne se passeraient pas ainsi, stop à l'impunité pour les assassins !

Leçon n°4 : Abusez des adjectifs.

Je fais passer dans les rangs des fascicules comprenant les meilleurs adjectifs de plus de 4 syllabes que vous pouvez utiliser dans vos discours. Attention, pour tester votre concentration, certains paquets sont piégés.
Ah, trop tard.
Sécurité, on a des organes frais pour le docteur Tilic !

La règle de base est : un nom, deux adjectifs. N'hésitez pas à en mettre davantage si vous en avez l'occasion. Le but est de rallonger artificiellement et sans le moindre scrupule vos phrases à la tournure élégante autant que majestueuse à grands renforts de qualificatifs aussi superflus qu'impressionnants pour le vulgaire afin de faire tomber celui-ci en admiration devant vos mirifiques dons oratoires gagnés après d'âpres mais utiles études auprès des sévères mais justes professeurs de l'ENA, meilleure école pour dictateurs du Cybermonde, et, très honnêtement, je pèse mes mots.

Au cas ou vous ne l'auriez pas encore compris, la phrase ci-dessus était un exemple de ce qu'il faut faire.
Indice pratique : si vous êtes sur le point de vous étouffer et ressentez désespérément le besoin de respirer, c'est que votre phrase commence à faire la bonne longueur.

Bien, ce sera tout pour le moment, je vais aller faire une pause. Vous, vous restez ici et vous m'écrivez un discours irréfutable proclamant la grandeur de, disons, la Calissie et son droit inaliénable à dominer le Cybermonde.
Je vous demande d'utiliser les mots nonobstant, porphyrogénète, hiératique, sycophante, chryséléphantine, et chaussette. Vous disposez d'un temps indéterminé dépendant de mon bon vouloir.
Tous ceux qui n'auront pas fini quand je reviendrai seront confiés au directeur Boquet pour son TP sur les génocides.

Amusez-vous bien.

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